S’accomplir dans l’incertain

risque-skate1-150x150En écho au précédent billet « Manager ou l’art de discerner les moments opportuns », voici quelques extraits du brillant résumé du livre  « Le Travail Créateur : s’accomplir dans l’incertain » de Pierre-Michel Menger

L’une des grandes préoccupations des DRH est la gestion des «talents» et la créativité. Mais que recouvrent exactement ces notions ? Ses études sur le travail des artistes le conduisent à postuler que l’activité créatrice naît d’une double incertitude : l’incertitude quant au résultat final du travail et l’incertitude quant à la réception de celle-ci par le monde extérieur qui crée de très fortes inégalités. Pierre-Michel Menger estime que la règle des 80/20 s’applique de manière générale : 20 % des artistes «raflent» 80 % des revenus. Mais le paradoxe intéressant est que les différences considérables de succès peuvent résulter de différences minimes de talent. Plus fondamentalement, il est difficile de mesurer le talent de quelqu’un ou la valeur absolue d’une création. C’est pour cela, selon Menger, que les professionnels, les critiques et le public procèdent à d’incessantes comparaisons (hit-parades, etc.) pour identifier les qualités des artistes et des oeuvres, faute de savoir comment déterminer leur valeur absolue. Et dans ces processus de classement, le facteur «chance» peut en outre jouer un rôle important (…). Le «talent» émerge ainsi petit à petit. Il trouve son point de départ dans la rencontre de compétences avec un certain contexte tel un concours. Mais ensuite, il est nécessaire que l’individu parvienne à tirer profit de ce contexte pour développer ses compétences. Prenons Beethoven. Pourquoi dit-on qu’il est l’un des compositeurs les plus talentueux et parle-t-on si peu de ses contemporains, Neukomm ou Hummel, qui semblaient tout aussi doués au départ ? Pierre-Michel Menger suggère que Beethoven a émergé, bien que n’étant probablement pas le plus doué de sa génération, en se démarquant très graduellement (à l’occasion de concours, par exemple). Le talent engendre le talent et, dans ce processus, la chance et la réputation jouent des rôles fondamentaux.

Face à de telles «inégalités» dans la distribution de la reconnaissance, comment expliquer que l’offre artistique reste supérieure à sa demande ? La première raison, simple, est que, parmi ceux qui ont franchi les premières étapes de sélection par la formation, il est difficile de déterminer qui a le potentiel de réussite. Il faut donc surestimer ses chances pour s’engager, et compter sur la dynamique des expériences à accumuler pour apprendre sur soi et sur le métier. Et pour y parvenir, l’un des ressorts les plus solides est la motivation intrinsèque que l’artiste trouve dans l’exercice de son art, ou encore l’autonomie dont il jouit souvent dans son travail. Menger révèle ainsi une raison plus subtile : le travail n’est gratifiant pour l’artiste que si son déroulement demeure surprenant. Les incertitudes mêmes liées au travail créateur sont précisément ce qui rend le travail de l’artiste intrinsèquement formateur et qui lui permet de s’accomplir. Paradoxalement, l’engagement dans le travail prend donc sens grâce à l’incertain, et non pas malgré lui.

Or, les révolutions technologiques sont en train de transformer la nature du travail des salariés, en particulier des  knowledge workers . Il leur est moins demandé d’appliquer des règles mais d’innover plus, de créer. Leur travail se rapproche ainsi de celui des artistes. Voilà pourquoi il est si important, si l’on veut stimuler la créativité, de veiller à ne pas trop baliser le travail de ses employés, de les laisser transformer des contraintes en jeux, en défis, bref, de les laisser «s’accomplir dans l’incertain». Cela comporte des risques, bien sûr, mais peut-être moindres que ceux de voir les employés «les plus talentueux» quitter prématurément l’entreprise.

De même, il s’agit de repenser les programmes de formation des talents pour les aider autant à apprendre qu’à «désapprendre» afin de pouvoir innover. Ainsi, les plus grands artistes se déclarent souvent autodidactes, même s’ils ont eu des formations artistiques approfondies : ils veulent indiquer par là que l’activité doit être intrinsèquement formatrice pour être gratifiante et créative. Pierre-Michel Menger nous permet également de mieux comprendre pourquoi il est peut-être moins important de s’attarder sur les compétences que de voir si le candidat pourra s’épanouir dans l’entreprise et y développer ses «talents».». Ce que Jim Collins a bien résumé : «First who, then what.»

Sources : Laurent Ledoux, Trends, 19/01/2010